VII - LA PYRAMIDE SOCIALE / Accueil
La pyramide sociale
Malgré ses réticences, le patronat a donc été finalement gagnant en acceptant de financer une partie des retraites, alors que son refus aurait conduit ses entreprises à la stagnation, ce qui n'aurait pas nécessairement été pour lui déplaire si toutes les économies avaient pu stagner en même temps, car les patrons ont les mêmes objectifs que tous les hommes : une société stable où chacun a sa place et conserve ses avantages acquis, permettant à chacun d'être reconnu dans sa fonction, ce qui implique une structure pyramidale de la société.
Il n'y a pas de lutte des classes tant que la pyramide est bien construite, conserve des pentes régulières et un empilement bien agencé. De la base au sommet, chaque pierre tient alors son rôle. Par contre, si la pente est trop raide et abrupte, si quelque chose fracture l'édifice ou si les fondations faiblissent, alors le talus naturel tend à se reformer suite à des luttes et des ajustements. Quant à une société idéalement sans classes, imaginée à la suite de ruptures dramatiques d'équilibre telles que la société industrielle en a produites, ce serait une société au raz du sol, qui ne se distinguerait de rien, n'aurait pas d'identité et ne permettrait pas d'attribuer à chacun une place.
L’égalité fictive mais structurante des hommes
Certains moralistes disent que chacun doit être reconnu dans son être, indépendamment de son avoir ou de son pouvoir, et en déduisent que tous sont égaux puisque les êtres ne se comparent pas, mais qu’est-ce que l’être ? Une fois que l’on a prononcé ce mot magique, on a tout dit et rien dit car l’être est une totalité indivisible qui ne peut donc pas échanger. Les êtres ne sont égaux que dans la mesure où ils ne peuvent pas se comparer, ce qui réduit à rien toute portée pratique. Aucune démocratie n’a réussi à instaurer l’égalité des hommes et il existe dans tous les domaines des avantages pour les uns et des désavantages pour les autres. Le sentiment d’égalité n’est éprouvé qu’à l’occasion de manifestations éphémères et enthousiastes, comme dans les foules, les délires parlementaires aux premiers jours de la Révolution, ou comme le moine bouddhiste mêle son soi au Grand Soi en des moments privilégiés de sa méditation. Tout cela correspond certes à une aspiration profonde et essentielle, mais irréalisable dans la durée.
Ce but structure la société. Si les principes de l’égalité des droits et de la liberté de tous les hommes sont désormais inscrits dans une loi universelle, et selon nous à juste titre, ils n’ont d’effet que pour tirer vers le sommet les lois pratiques de leur réalisation. Pour autant, le sommet ne peut pas exister sans sa base et c’est dans la masse de la pyramide, de la base au sommet, mais non à sa pointe idéalement réduite à un point sans dimension et donc inaccessible, que ces lois s’appliquent. C’est pourquoi toute loi, aussi généreuse soit-elle, est inégalitaire dans ses effets. L’égalité restant un point fictif du point de vue pratique, la loi ne peut gérer que des situations inégalitaires. Élever une pyramide plus haute ou plus aiguë ne servira à rien car il faudra dans tous les cas que l’œuvre s’appuie sur le sol et qu’une construction s’élève entre les deux.
Les deux lieux mythique de l’égalité
L’égalité n’est réalisée qu’à la base et au sommet, les deux lieux géométriques idéaux de la pyramides sans existence concrète. L’un est un point et l’autre une surface, le premier n’a pas de dimension et l’autre n’en a que deux, or une surface n’existe jamais seule ; elle est la surface d’un corps occupant un volume et donc trois dimensions, mais elle n’est jamais une surface toute seule. La société réelle se constitue entre un sommet incarnant son unité et son identité, et sa base qui définit son périmètre et l’ensemble de ses éléments par projection de tous ses points sur sa surface d’appuis. Le sommet tire la société vers un ciel religieux, mythique et idéologique, mais la base est en contact avec une terre tout aussi idéale dont le matérialisme n’a rien à envier au spiritualisme de la pointe.
Ces deux lieux d’égalité sont à la fois structurants et contradictoires avec l’état réel de la société. Au sommet, l’égalité est contredite par la solitude du roi, du dictateur ou du président. On ne peut pas être égal tout seul. Ce personnage occupe donc une place à part et ne fait plus partie de la communauté réelle des hommes quelques soient ses marques d’attachement envers son peuple, car il est désormais l’élément essentiel d’une communauté mythique. Comme pour une clef de voûte, il est la pierre qui referme l’arche et le maintien en équilibre avec une solidité d’autant plus grande qu’elle n’existe pas. En effet, si cette pierre était un vide absolu, rien ne pourrait y tomber et les deux arches n’auraient alors pas de meilleur appuis possible. Dans la réalité, ce vide parfait est évidemment impossible à produire, à ciseler et à mettre en œuvre. C’est donc une vraie pierre, un homme véritable qui lie l’édifice et subit la pression des arches jusqu’à la rupture. Cette clef est donc à la fois celle qui couronne la pyramide ou qui ferme la voûte dans ce qu’elle a de mythique, mais qui est contestée et rejetée dans ce qu’elle a de réel.
Le roi sacrifié
La place du roi est en définitive sacrificielle. Il n’est jugé bon qu’à son avènement, quand il n’a encore rien fait que porter l’espérance et éliminé ou remplacé le précédent, longtemps après sa mort lorsque les historiens donnent du sens à son action et l’inscrivent ainsi dans le mythologie du peuple, ou encore à l’occasion d’événements exceptionnels où il incarne l’identité de la nation. Tout le reste du temps, il est jugé, au moins par une bonne partie de la population comme incapable et injuste et même ses soutiens politiques le contestent in petto. Il est ainsi l’homme ou éventuellement la femme à abattre, le responsable de tous les malheurs dont on attend qu’un sacrificateur libérateur règle le compte.
D’où l’importance du cérémoniel entourant le roi. Il doit être paré de tous les attributs du taureau que l’on mène à l’autel. Un roi non fastueux est suspect, même si le peuple se plaint d’un luxe qui le ruine et méprise sa souffrance. Ses frasques vis-à-vis de la morale sont accueillies avec la même ambiguïté : d’une part elles lui font mériter la colère du peuple, mais de l’autre elles confirment son statut d’être supérieur. En tous ses actes, il faut qu’il soit en même temps coupable et vénéré, car au-delà de sa personne, c’est l’espérance frustrée d’un monde juste et parfait qu’il incarne. Ce n’est donc pas lui qui est directement visé et toutes ses qualités ou vices de gouvernant n’ont finalement qu’assez peu d’influence sur le jugement du peuple. Ce dernier le vénèrera même d’autant plus qu’il se comportera d’une manière odieuse vis-à-vis des puissants, comme le fit Caligula, car il renversera alors les rôles, abandonnant pendant un temps le sceptre du commandement pour le poignard du sacrificateur. D’autres fois, sa tyrannie envers le peuple, comme sous Staline, en fera le « petit père des peuples », du fait d’un autre type de renversement, où les sujets se punissent eux-mêmes de l’injustice du sacrifice dont ils murmurent l’exécution contre leur souverain. Que ce dernier soit un être terrible justifie d’autant plus la crainte mythique qu’il incarne et donc l’admiration et souvent même la dévotion que cette cruauté suscite.
Aussi, tout ce qui limite la tyrannie, aussi légitime que soient ces mesures, ne fait que préparer la dictature suivante car elle est un besoin structurant des nations, non pas que la population tiennent tellement à être gouvernée par un être incapable et injuste ; elles aspirent au contraire à une royauté parfaite, mais c’est précisément de cette aspiration que naît la violence du dépit et la nécessité du sacrifice. Le rêve de la société parfaite et solidaire
De la même façon, l’égalité de tous n’est qu’une projection de tous les éléments sur la surface de base portée par la terre. Dans les société traditionnelles, la grande masse du peuple peut s’y reconnaître car la plupart de ses éléments n’en sont guère éloignés. Ils ont ainsi le sentiment d’appartenir à une même communauté jouissant de plus ou moins les mêmes droits et partageant les mêmes conditions de vie. En fait, il y a toujours des inégalités même et surtout chez les plus pauvres où chacun défend d’autant plus âprement le privilège d’être un peu supérieur à un autre, que cette différence est l’ultime marqueur de son identité sociale. Aucune société, notamment familiale, ne peut se constituer sans une structure inégalitaire garante de l’identité de chacun, mais néanmoins, une telle inégalité doit être compensée au plan mythique par une référence égalitaire car il faut à la fois pouvoir se distinguer et être solidaire, et comme cette exigence est contradictoire, elle ne peut être résolue qu’en reportant au plan mythique ses deux lieux opposés, le sommet et la base.
Les Droits de l'homme
Les Droits de l’homme sont ainsi un progrès par l’universalité de leur reconnaissance mais pas par leurs effets pratiques. La société n’a pas été rendue plus égalitaire depuis leur promulgation, mais ils s’élèvent désormais au-dessus des nationalités et même des dieux universels tant que Allah et Dieu, ou plus précisément les musulmans et les chrétiens, restent en concurrence. Paradoxalement, mais c’est en fait la cohérence du système, les Droits de l’homme ont amplifié les inégalités dans la mesure où ils s’opposent d’autant plus ouvertement à la réalité, obligeant ainsi les dirigeants à toujours plus d’hypocrisie comme on le voit dans les instances internationales. Autrement dit les Droits de l’homme, non seulement condamnent sans rien résoudre, mais ils amplifient encore les injustices et les inégalités puisqu’ils conduisent les gouvernants et les puissants à justifier leurs infamies et leur donner ainsi une base légale, fusse par un vote à l’ONU, comme le démontrent, entre autres, les mesures antisémites de ses représentants sous le couvert d’antisionisme, ce qui du reste ne justifie ni les fautes d’Israël ni le fanatisme terroriste des Palestiniens. Faut-il enfin rappeler que l’ONU n’a empêché aucune guerre qui ne se serait pas arrêtée d’elle-même ou qu’elle a souvent introduit plus de corruption que de paix dans les secteurs où ses troupes ont été envoyées.
Ce rêve de société égalitaire s’exprime en fait surtout dans la culture populaire et dans les grands rassemblements dont les invitations de plus en plus énormes de Facebook reprennent la tradition et les excès. Or ces rassemblements sont rarement bon enfant et ont souvent besoin de sang, de violences et de drogue, comme dans les férias avinées des pays latins ou les cérémonies officielles russes arrosées de vodka. C’est qu’il y a du vertige dans l’égalité, car il ne suffit pas d’être ensemble, riches et pauvres, faibles et forts, il faut aussi perdre la tête. Jamais la société n’est plus cruelle que quand elle s’embrase d’un projet enthousiasmant, comme aux massacres de septembre pour purifier le peuple de ses « traitres » face à l’ennemi, ou lors d’une « purification ethnique » comme en la guerre de Serbie ou les derniers pogroms d’Asie centrale. Certes il y a bien des moments festifs et de pure jouissance comme lors d’une victoire en coupe du monde, mais rien de tout cela ne peut durer et encore moins s’institutionnaliser car cette réalisation est interdite au sens quasi religieux du terme même si les religions n’y sont pas impliquées. Pour être impossible et même absurde du point de vue social et économique puisqu’aucune organisation ne peut être élevée sur cette base et que tout échange économique se fonde sur des bénéfices particuliers, l’égalité et la solidarité n’en sont pas moins le fondement du « contrat social ». Personne ne veut faire partie d’une communauté ou accepter d’en être sur la base d’une dépréciation de sa personne. Il faut donc vénérer ce qu’on ne peut avoir et sublimer le rêve par la démesure et par la drogue collective.
Le paradoxe de la démocratie
Il résulte de cette construction sociale que plus les classes moyennes et intermédiaires sont nombreuses et puissantes, moins il y a d’égalité. A la limite, toutes les individus sont de la classe moyenne au sens où aucun d’eux n’est ni à la base ni au sommet (nous avons vu que le souverain étaient idéalement exclu du peuple). Chaque point de la base est en effet la projection de tous les points plus ou moins élevés à l’intérieur du corps pyramidal, ce qui implique qu’aucun ne soit à sa base (en toute rigueur, une projection ne crée pas deux points, mais reporte un même point sur un lieu sans déplacement, comme l’ombre reporte l’image d’un objet), à l’exception des « marginaux », autrement dit du périmètre. En pratique toutefois, la société est structurée en couches plus ou moins épaisses. Or plus la pyramide est aplatie, plus le nombre de personnes vivant une situation semblable près de la base est grand et plus le nombre de privilégié est faible en proportion.
De fait, le sentiment d’égalité et de solidarité est beaucoup plus fort dans une société asservie à des maîtres puissants et relativement peu nombreux que dans une société démocratique où prédomine la tendance du chacun pour soi. La société rurale sous l’ancien Régime était beaucoup plus solidaire sous quelques seigneurs, qu’aujourd’hui les ouvriers d’une même usine désabusés sur l’action syndicale, car la grande distance, tant culturelle que de moyens, du peuple aux aristocrates et aux quelques bourgeois qui se haussaient à leur niveau créait un rapprochement d’autant plus grand dans une population partageant à peu près le même sort, que la noblesse et les grands bourgeois étaient des êtres à part, ce qui avait pour conséquence de maintenir une forte culture populaire. De même, lorsqu’une guerre ou une grande catastrophe affaisse brutalement l’édifice social, les liens se nouent entre des personnes que leur situation sociale aurait fait s’ignorer en tant normal.
Toutefois, la société idéale ne peut être atteinte ni par le haut (le souverain parfait), ni par le bas (la société parfaitement unie et solidaire, dite encore « sans classes »). L’élévation de la pyramide avec l’accroissement de sa partie médiane doit donc s’interpréter comme une croissance sinon naturelle (il n’y pas de classes sociales chez les animaux), du moins historique. Au lieu de supprimer des classes, le développement de la démocratie les a au contraire multipliées, ce qui n’est pas sans conséquences. De même qu’il est relativement arbitraire de distinguer dans une pyramide ses différentes couches, de même, celles d’une société démocratique apparaissent fondues dans un bloc plus ou moins homogène dont aucune catégorie sociale à l’exception des très riches, des people et des très pauvres ne se distingue clairement, ce qui, par voie de conséquence, supprime les repères sociaux et avec eux les différentes cultures, et délégitimise les inégalités en les privant de leurs fonctions. Le noble structurait la société en étant l’interface entre le roi et le peuple. Sa richesse ou du moins son prestige souligné par quelques privilèges, s’assimilait ainsi à une fonction et devaient donc être ostentatoire, voire au prix d’un décorum et d’un cérémoniel dont le propriétaire n’avait pas toujours les moyens, alors qu’un riche aujourd’hui n’a plus de fonction sociale et n’use de ses richesses que pour lui même. Il est seulement plus riche que les autres et ne se défend plus de ses richesses que par son mérite, raison d’autant plus discutable qu’elle accuse implicitement les autres d’en manquer.
La société du jugement
Ainsi, l’absence de fonctions dévolues à des classes distinctes reporte sur le mérite le droit à la richesse, au prestige et au pouvoir. Cela peut sembler juste mais encourage en fait l’hypocrisie, car en réalité, les richesses et les situations se créent plus vite par la ruse, le mensonge et le tapage médiatique que par les compétences. Les tricheurs, les créateurs de produits inutiles et les porteurs de pensées creuses sont d’autant plus avantagés qu’ils peuvent s’imposer à une société démocratique sans repères et et donc facilement manipulable pour qui maîtrise mieux la communication que le fonds.
Surtout, le mérite implique de juger les individus sur la base de leurs réussites ou de leurs échecs. Dès lors, ceux qui réussissent sont les meilleurs, ce qui non seulement dévalorise tous les autres, mais pousse les ambitieux (et pourquoi ne pas l’être ?) à montrer plus de talents qu’ils en ont ou, ce qui est bien pire, à ne privilégier dans leur personne que ce qui porte au succès et négliger ainsi ce qui porte à l’humain. Or, contrairement aux théories étranges de l’évolution (mais qui s’expliquent dans la logique de l’histoire de la pensée), celle-ci ne se développe pas en fonction des plus aptes, mais comme un corps complet qui certes marginalise les plus faibles, mais aussi les plus forts, afin que tout l’ensemble conserve la diversité et l’harmonie qui conditionne son existence.
La société du mérite est ainsi celle du jugement. Or il n’y a pas de critères objectifs du jugement puisque cela suppose l’existence de principes et de « lois naturelles » immatériels. S’il y a des principes, ils sont imaginaires et s’ils existent, c’est dans la pensée des corps qui les conçoivent et non pas en eux-mêmes ; et s’il y a des « lois », c’est dans l’espace fini de la compréhension d’un espace infini et donc incompatible. De ce fait, tout jugement est injuste par rapport aux principes infinis qu’il se donne, et toute science imparfaite par rapport à ses lois. Toute société fondée sur le jugement s’oppose alors à sa propre existence et s’atomise en groupes de plus en plus petits et belliqueux où les principes de la nation sont rejetés au profit de la défense d’identités particulières. Ainsi, dans certains quartiers, on préfèrera soutenir le délinquant, voire le criminel, parce qu’il est du quartier, que d’accepter le jugement de la police et des forces de l’ordre rendu au nom de la nation, mais vécu comme celui de classes supérieures injustes. Pourtant, au regard des principes universels de la morale, le délinquant a tort et doit être châtié. Les gens de ce quartier respectent d’ailleurs les mêmes principes et jugent entre eux de la même façon, mais dans la mesure ou un jugement global les nie et les accuse d’être pauvres et au bas de l’échelle sociale ; dans celle ou leur échec démontre une culpabilité, ils préfèrent être injustes en maquillant leur injustice sous de fausses raisons, que d’être justes et de participer ainsi à leur condamnation.
La pyramide fracturée
La compassion et l’assistance sociale attisent encore cette situation puisqu’elle avoue implicitement ou explicitement son injustice. Si ces personnes sont « défavorisées », cela signifie bien que la nation a une dette envers elles. Autrement dit, il suffit d’être pauvre pour être victime, ce qui est absurde et contre toute morale. Il y a des crapules riches, mais il y a aussi des crapules pauvres et en bien plus grand nombre que les premières pour la simple raison que la couche sociale des premiers est moins nombreuse que celle des seconds. Or les théoriciens de la « justice sociale » sont amenés, dans une société démocratique où chaque individu est soi-disant jugé sur ses mérites, à reporter la culpabilité sur le sommet de la pyramide, autrement dit à rendre responsable la société dans son ensemble par l’intermédiaire de ceux qui la dirigent, de la situation laissée aux couches inférieures. Ainsi les mérites des premiers condamnent les seconds et les principes pourtant moraux et universels sur lesquels sont fondés ces mérites se trouvent la cause de l’injustice sociale et sont eux-mêmes injustes. Il ne reste donc plus aux « défavorisés » qu’à rejeter les principes moraux pour ne garder que la défense de leur identité.
La société n’est plus alors qu’un lieu de divisions et de fractures, où chacun accuse l’autre à bon droit et n’a plus qu’à défendre des intérêts catégoriels qui se fracturent et s’atomisent à leur tour pour ne plus être que des intérêts individuels. La raison principale est l’absence de repère extérieur donnant un axe à la pyramide sociale. On sait que la pyramide de Khéops était aligné suivant des directions astronomiques, autrement dit suivant le ciel. De tels alignements n’avaient en soi aucune conséquence sur la solidité de l’édifice, mais ils lui donnaient du sens. Or le sens est ce qui rattache le fini à l’infini, c’est-à-dire à l’idée que l’homme se fait du monde dans sa totalité. L’infini est immatériel dans la mesure où il ne peut être qu’imaginé et structuré suivant des lois universelles et des personnes éternelles. Ni ces lois ni ces personnes n’existent hors des imaginations, mais aucune structure ne peut être donnée à la réalité sans les premières ni aucun sens sans les secondes puisqu’à la différence des lois de la nature, elles incarnent une volonté.
L’Être suprême
Maximilien Robespierre avait parfaitement compris que la République ne pouvait se réaliser pleinement qu’en adorant l’Être suprême, mais celui-ci, réduit à une pure abstraction, fût-elle incarnée par une belle courtisane, ne pouvait pas nourrir l’imaginaire. Dès lors, ce culte devait nécessairement être emphatique et ridicule, et seule la guillotine rappelait ce qu’était le seul vrai pouvoir de cet Être : couper les têtes, à défaut d’enlever la misère. Il fut remplacé par le positivisme et les utopies sociales. Aucune de ces dernières n’a pu fournir une espérance sérieuse pour l’humanité et toutes ces expériences se sont achevées dans un mélange de naïveté stupide, d’exaltation, d’autoritarisme et d’hypocrisie. Seules les plus bêtes, les plus sanguinaires et les plus dévorantes pour les libertés ont eu quelque durée, comme le communisme, car à la déficience de la pensée (non du point de vue de l’intelligence, mais de celui de la sagesse), elles pouvaient substituer le glaive et l’organisation afin d’être appliquées et la propagande pour passer pour bonnes.
Le positivisme et ses succédanés, sont en fait le support culturel essentiel du capitalisme et de la démocratie. Il est la forme fuyante de l’Être suprême, l’espérance d’une compréhension complète et rationnelle l’univers. Cet Être est désormais le juge de tout. Si la politique républicaine échoue, c’est du fait des erreurs ou des incompétences des politiques, puisqu’il est implicitement admis qu’une politique parfaite et généreuse existe, que seuls les égoïsmes des administrés et l’ambition démesurée de quelques uns empêchent d’éclore. Cet Être juge des mérites de chacun mais a quand même la bonté de vouloir soutenir les plus faibles… On est donc aidé quand on est un minable. Il établit les Droits universels de l’homme, mais est bien incapable de les appliquer, puisque le règne de la justice rendrait l’Être suprême inutile et que le sens même de la justice disparaîtrait, ne pouvant s’opposer à aucune injustice. En jugeant des manquements, il ne fait guère qu’institutionnaliser le crime et la corruption, car pour être le juge légitime, il faut que tous les autres, c’est-à-dire les hommes, soient coupables et que le règne de la justice s’étende sur le chaos de l’injustice, pour finalement ne faite qu’entretenir la haine, les inégalités et la désespérance.
Une pyramide vivante
Toute démocratie souffre d’un manque de repères et cela suffit pour que tout l’édifice s’émiette dans tous les domaines, le respect de la loi comme l’économie. Nous assistons aujourd’hui à cette ruine. La question des retraites, désormais dans l’impasse de son financement, ne signifie pas seulement la fin d’un mécanisme dont il suffirait de remplacer quelques rouages pour le remettre à l’heure, elle est le signal que toute la structure sociale s’écroule, que les liens entre générations se coupent et que bientôt (mais cela n’a-t-il pas commencé ?) elles seront en guerre les unes contre les autres. La crise économique ne fait qu’amplifier les causes profondes de cet émiettement et cela d’autant plus qu’elle est mondiale et donc que le système ne peut plus être remplacé par un autre du même type mais un peu plus puissant. La concurrence des cultures et des États ne permet plus le renouvellement. La boucle est bouclée. Ce sont les guerres armées puis commerciales qui ont permis au système de prendre toute son ampleur, mais il n’y a plus maintenant d’empire à combattre et à remplacer. Toute la place est prise par la pyramide actuelle et ce n’est pas un monde multipolaire mais fondé sur les mêmes principes et lié par les mêmes contraintes qui renouvellera l’ensemble. Ce monde multipolaire ne fait que disputer le leadership américain sans lui imposer un modèle différent et ne fait qu’élargir les bases du capitalisme. La pyramide s’écroule et il n’y a aucun recours.
Et cependant, il faut croire en la vie. Une vision du monde fondée sur la seule raison et la seule connaissance n’a aucun sens. Le sens est une création et ne peut pas être objectif. Croit-on que Beethoven a créé la 9ème symphonie par souci d’objectivité ? Nous n’avons donc fait que décrire la forme pour ainsi dire officielle et morte de la pyramide, mais elle est constituée en fait de pierres vivantes.
| dimanche 5 septembre 2010 (10:40) | Ecrire un premier commentaire |
